jeudi, 31 août 2006

Du peuple-nation

Auteur du livre Du Peuple-nation, essai sur le milieu national de peuples d’Europe, (Lyon, Mario Mella, 2002), ancien Conseiller Régional de Rhône-Alpes, Gabriel Galice est directeur de l’Institut International de Recherches pour la Paix à Genève (GIPRI). Il s’exprime ici à titre personnel. Gabriel Galice avait écrit la Tribune du n° 29 (2ème trimestre 2004) d’Utopie Critique sous le titre « L’Europe, entre ses peuples et ses Etats. »

Cet ouvrage est un livre de réflexion sur l’identité nationale qui sollicite l’histoire et l’économie, l’art, la politique, le droit et la philosophie. Il montre la construction des identités nationales par quelques peuples d’Europe et inscrit les nations dans l’économie mondialisée, sans céder aux sirènes de la modernité, de la mondialisation et du marché.

Interrogeant les auteurs étrangers et la presse en Allemagne, en Italie, en Espagne, au Royaume-Uni et en Belgique, Gabriel Galice dessine le milieu national, « l’habitus » des peuples en distinguant les élites soucieuses du peuple des oligarchies dédaigneuses.

Distinguant clairement le patriotisme du nationalisme, Gabriel Galice concilie la singularité nationale avec l’aspiration universelle et le souci d’internationalisme. Le livre explique les différences entre les Peuples. Il rend compte de la façon dont « chaque Peuple voit l’Europe à son image ».

Table des matières

Table des matières

Préface
Introduction : Sirènes et sillons


Première partie
Le peuple-nation comme milieu


Le milieu national
Habitat et habitus
La nation, lieu du lien social-politique
Redéfinir le symbolique
Patrie, nation, État
Des fronts de l’État
Croyance, mythes et imaginaire

Peuple, classes sociales, élites, oligarchies
Du peuple
Vaporeuses « classes moyennes »
« Élites » ou oligarchies ?
Classes et nation


Deuxième partie
Les peuples-nations au milieu de l’ordre du monde


« Société ouverte », sociétés éventrées
Universel, cosmopolitisme et mondialisation
De l’universel
Des cosmopolitismes
De la mondialisation

Territoires et réseaux entre Mercure, Mars et Jupiter
Jupiter, ses scribes, clercs et ministres
Mars : violence guerrière et ordre militaire
Mercure et le capitalisme financier technoscientifique

Dimensions et dispositions du monde réticulaire hiérarchisé Stocks et flux, horizontalité et verticalité
La durable compénétration des sphères
L’ordre hiérarchisé du monde des nations
Emprise des réseaux et empires multi-nationaux
Sur la souveraineté


Troisième partie
Des peuples-nations en Europe
Allemagne : de petite musique en symphonie héroïque

Des mots allemands
Quelques dates
Histoire allemande de la nation
Aux sources de « l’économie sociale de marché »
Religion, Philosophie, Économie et politique
État et nation en Allemagne
De l’État en Allemagne
La forme fédérale de l’Allemagne
Procréation, reproduction, immigration
L’Allemagne, l’Ordre mondial et l’OTAN
L’Allemagne en Europe, de l’empire au fédéralisme
Le gouvernement Schröder en « nouveau centre »
Presse, Arts et cinéma
Conclusion

Tableaux contrastés du scénario italien
Des mots italiens
Quelques dates
Quelques sigles
Foisonnantes identités italiennes
L’influence de l’Eglise romaine
Le mouvement ouvrier italien, Gramsci
Laborieuse unité nationale
Production et reproduction
Politique étrangère et défense nationale sous influence
Économie et capitalismes italiens
De Prodi à d’Amato
Le nouveau « transformisme »
Berlusconi : gouvernance à l’italienne
Lettres et spectacles italiens en représentation nationale
Conclusion

Le Royaume-Uni, scène insulaire du néo-libéralisme extrême
Des mots britanniques
Quelques dates
Quelques sigles
La construction de l’État
Anglicanisme, puritanisme et mercantilisme commercial
« Crown », « Government » et « Commonwealth »
Le Royaume-Uni et l’Europe : retour sur l’adhésion au Marché commun
Du berceau industriel à la plate-forme globale du capitalisme financier
Les gouvernements Blair, le peuple et les marchands
Cosmopolite Royaume-Uni, maillon entre l’Amérique et l’Union Européenne
Séparatisme écossais, singularité galloise et conflit irlandais
Littérature, théâtre et cinéma
Conclusion

Picaresque Espagne des Autonomies
Des mots espagnols
Quelques dates
Quelques sigles
Désunion et adversités
Succès capitalistes et dégâts sociaux
Les équilibres constitutionnels : une nation morcelée ?
Le défi européen, l’appel américain et l’intégration internationale
L’ esthétique espagnole
Conclusion

La Belgique, modèle ou repoussoir européen ?
Des mots belges
Quelques dates
Quelques sigles
L’histoire ancienne : la fabrication de la Belgique et l’appropriation du Congo
L’histoire récente : la Belgique se défait
Décomposition de la bourgeoisie, restructurations capitalistes et « dénationalisation » de l’économie belge
La Belgique et l’Europe
Arts, peinture et cinéma
Conclusion


Conclusion : Peuples-nations d’Europe et d’ailleurs
Glossaire

LA « CONSTITUTION » EUROPEENNE EST-ELLE APOLITIQUE ?

La vie démocratique suppose un minimum d’accord sur les termes du débat et de respect pour l’interlocuteur, n’en déplaise à Michel Rocard qui « ne respecte pas les défenseurs du non qui se prétendent pro-européens » (sic).

Etre pour ou contre l’Europe n’est guère plus sensé qu’être pour ou contre la France. Nous y sommes et nous en sommes. Le degré d’Europhilie ou d’Européitude ne relève pas de la pure autoproclamation. Dans ce débat, il s’agit de savoir si l’on est pour ou contre CETTE constitution-là et pourquoi. La réponse doit se fonder sur le texte, éclairé par la trajectoire et le contexte. Le reste est affaire de foi, de conviction, d’évaluation. On doit se garder toutefois de confier son sort à la seule croyance.

Commençons par le texte. La constitution comporte des formule alambiquées qui résultent normalement de laborieux compromis entre forces politiques et sensibilités nationales. La question est de savoir où est le curseur et où il est en train d’aller.

Les articles 3 et 40 illustrent l’exercice d’équilibriste du constituant. Le cœur de l’équivoque de l’article 3 réside dans l’évocation d’une « économie sociale de marché hautement compétitive qui tend au progrès social. » On peut gloser longtemps sur l’économie sociale de marché. Et d’abord se demander s’il ne serait pas plus rigoureux et plus réaliste de parler de capitalisme de marché, comme le font Henri Kissinger ou Pascal Lamy . Dans le champ du langage commun, « capitalisme » et « marché » sont volontiers tenus pour équivalents. Pour l’économiste ou l’historien, l’équivalence ne va nullement de soi. Fernand Braudel les oppose. D’autant que l’appellation « économie sociale de marché », d’origine démocrate-chrétienne allemande, est aujourd’hui vidée de son contenu social par la dérégulation néo-libérale. En jouant sur les mots, on pourrait prétendre que le mot « économie de marché » laisse délibérément la place aux deux interprétations contradictoires : « le capitalisme de marché » et le « socialisme de marché ». Est-ce plausible ? L’article 40 est du même tonneau : « la politique de l’Union (...) respecte les obligations découlant du traité de l’Atlantique Nord et elle est compatible avec la politique de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre ». Pourquoi les plus atlantistes ont-ils tenu à inscrire cette clause ? Ne posent-ils pas un verrou à toute avancée conséquente vers une réelle Europe de sécurité et de défense ? Ajoutons le maintien de l’existence d’une Banque Centrale Européenne « indépendante » (section II, art.III-79,4), c’est-à-dire échappant à tout contrôle démocratique sur un registre fleurant le « despotisme éclairé », selon la référence de Jean-Paul Fitoussi .

La trajectoire remonte moins à « l’événement intellectuel inouï » (Michel Rocard) que constitue la percée doctrinale néo-libérale et monétariste de Milton Friedman et de ses « Chicago boys » qu’aux rapports des forces concrets mis en œuvre au début des années 1970. l’année1973 est une année décisive : entrée du Royaume-Uni dans le Marché Commun, guerre du Kippour et première crise pétrolière conduisant à de nouveaux réaménagements politiques, économiques, financiers et monétaires dont le flottement des monnaies, création de la Commission Trilatérale, putsch du Général Pinochet interrompant la tentative d’un socialisme démocratique sous la conduite du président chilien Salvador Allende pour lancer un prototype de politique économique ultra-libérale. Cette même année 1973, Michel Rocard co-signe un livre fort intelligent intitulé « Le Marché Commun contre l’Europe », sous-titré « L’Europe sera socialiste ou ne sera pas ».

Le contexte européen éclaire le texte de la Constitution. Les plus libéraux et les plus atlantistes ont fait prévaloir leur préférence pour un président de la Commission européenne issu de la droite portugaise, en déclin dans son pays. Les chantages aux délocalisations dans l’Est de l’Europe sont l’occasion de nouveaux démantèlements des protections sociales et salariales. Pour couronner le tout, sur un plan symbolique, c’est Valéry Giscard d’Estaing qui présida aux travaux préparatoires à la Constitution. Comme si le « libéralisme avancé » chassé par la porte en 1981 revenait par la fenêtre européenne, cette fois sous la forme d’un néo-libéralisme foncièrement anti-social. Il est permis d’avoir foi en cette Europe- là, de la voir en rose contre vents et marées. Il est aussi permis d’être plus sceptique et de redouter qu’elle noie davantage encore les peuples européens dans le « marché » mondial.