jeudi, 31 août 2006

Peuple, démocratie, Europe

Cette conférence a été prononcée dans le cadre d’une soirée qui avait pour thème "La laïcité un avenir pour l’Europe ?"

1. Définir ce dont on parle


« La laïcité est donc une organisation assurant l’unité du peuple pour la loi commune fondée sur la liberté et l’égalité de tous. Elle se définit par trois préoccupations indissociables : réaliser l’autonomie intellectuelle de chacun ; assurer l’égalité de tous dans tous les registres : juridique, politique, éthique, symbolique ; promouvoir par les institutions publiques le seul intérêt commun. Attachée à la stricte séparation du privé et du public, pour un réel respect de chacun, elle met en place les conditions juridiques et sociales d’une liberté authentique, partagée par tous. »

Le mot laïcité vient du mot grec laos, l’un des deux termes que l’on traduit en français par peuple. (D’origine achéenne, le laos est alors « le nom du peuple en tant qu’il porte les armes » (Benvéniste) Le laos, pour les anciens Grecs, c’est la foule, ce que les Romains nomment turba, plebs (qui donne plèbe), vulgus. Laos a pour adjectif leitos (d’où provient liturgie)et s’entend aussi (Legendre) « à tous ceux qui ont affaire au discours de la légitimité. A tous ceux qui désigne ceux qui verront le message ou sont supposés le voir un jour, selon l’ancienne formule diplomatique (..) Il s’agit d’un interlocuteur supposé, dans un montage théâtral. » Laos s’oppose à klerikos

L’autre mot est dêmos, qui donne démocratie, soit force du dêmos. On passe du laos informe au dêmos comme corps politique construit, articulé, l’ecclesia, par l’appel, l’interpellation, ou assemblée. ((Kaleo, signifie j’appelle (clairon, clameur, clarté, calendrier) L’assemblée des citoyens d’Athènes désigne les 500 (50 par tribu) qui, par tirage au sort par des boules noires et blanches , constituent la boulée.))

Résumons-nous : laos est plutôt le peuple social, demos le Peuple politique, je l’écris alors avec un P majuscule, Peuple.

Le laos s’oppose à klerikos. La cléricature peut avoir deux visages, celui de l’élite bienveillante qui rend des comptes et sert la cause du peuple, celui de l’oligarchie qui se sert elle en se servant du peuple. Je nomme la première élite, la seconde oligarchie. Les révolutions américaine (1776) et française (1789) donnent le pouvoir au peuple contre l’aristocratie. D’abord avec un suffrage censitaire, puis à tous les hommes, puis en l’étendant aux femmes pour lui donner une forme réellement universelle. (Vers 432, Athènes compte 40 000 citoyens, 15 000 métèques et 100 000 esclaves. Les décrets sont promulgués « au nom du dêmos par l’ecclesia, de même que l’Assemblée nationale représente le peuple français.)

Avant le fanatisme néo-libéral, on pouvait écrire

peuple social + élites = Peuple politique

Après le deuxième guerre mondiale, les solidarités de la Résistance, le poids qu’y prirent les communistes, la peur du bloc soviétique inclinèrent les démocratie à ajouter des droits sociaux conséquents aux droits politiques des peuples. Les années 60 voient l’essor des mouvements de libération et des décolonisations.

2. La contre-révolution du mercantilisme généralisé


Les années 60 ont vu les intérêts des classes possédantes menacées au Sud (décolonisation) à l’Est (printemps de Prague), à l’Ouest (jeunesse étasunienne insurgée contre la guerre du Vietnam, mai 68...) Les oligarchies eurent peur.

Margaret Thatcher et Ronald Reagan ne tombent pas du ciel. Ils n’ont pas inventé ex nihilo le néo-libéralisme. Des Think Tanks et clubs de réflexion ont préparé le terrain.

L’année 1973 constitue un tournant, un passage par la crise. L’année commence avec l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché Commun, se continue avec la constitution de la Trilatérale, s’achève avec le putsch de Pinochet contre Allende au Chili, le flottement généralisé des monnaies, la guerre du Kippour débouchant sur l’envol des prix du pétrole et ce qu’on appelle le début de la crise. 1973 est aussi l’année où Michel Rocard co-signe un délicieux livre intitulé « Le marché commun contre l’Europe », sous-titré « L’Europe sera socialiste ou ne sera pas »

Un an après, en France, VGE met en œuvre le « libéralisme avancé ».

Par le peuple, c’est demos, pour le peuple, c’est laos. L’Europe devrait être une démocratie sociale, laïque. Il faut ici parler de l’appellation incontrôlée de « populisme ». Traduction approximative d’un terme russe, le populisme russe fut progressiste sous le tsarisme. Il est aujourd’hui utilisé par la droite et la gauche (pardon : de centre-droit et de centre-gauche) officielle (de marché) pour disqualifier des partis de la droite extrême. Avec une omission de taille dans cette classification plus incantatoire qu’opératoire ou explicative : le peuple, les petites gens, ne croient plus à la gauche et peu à la droite traditionnelle. Notons qu’au 1er tour 1981, 38% es ouvriers ont voté Mitterrand et 42% des employés, contre 12% des ouvriers pour Jospin en 2002 et 13% des employés. Soit -26% d’ouvriers et - 29% d’employés . Le succès de Le Pen est d’abord l’insuccès de la gauche auprès des classes populaires, le laos. Les partis traditionnels disent au peuple que la mondialisation interdit la prise en charge des intérêts des gens. Comment s’étonner alors qu’un grand nombre d’électeurs préfèrent des matamores omnipotents qui prétendent tout pouvoir à des candidats qui se déclarent impuissants ?

La nouvelle équation s’écrit : populace + oligarchie = anomie + marché

3. Traité établissant une constitution oligarchique


Texte mixte, ni traité ni constitution : pas de « peuple européen », des protocoles annexes étrangers à une logique de Constitution.

Ni la méthode, ni la sécurité et la défense indépendante des Etats-Unis, ni les droits économiques et sociaux ne sont garantis - et moins encore confortés - par ce traité constitutionnel. Nous sommes en Euramérique dans les deux cas, d’ailleurs. L’élargissement et l’approfondissement ne pouvaient pas être pertinemment menés de front. Il fallait approfondir d’abord, tout en associant de futurs membres dans un espace intermédiaire.

Par manque de temps, j’aborderai seulement les deux questions de la politique étrangère et de la politique économique. Elles touchent à la liberté et à l’égalité

La politique étrangère et de sécurité

La fin de la guerre froide aurait dû conduire au démantèlement de l’OTAN face à l’effondrement du pacte de Varsovie. L’ambition étasunienne et la lâcheté européenne ont maintenu l’OTAN. L’article I.41 commence par de bonnes intentions, se poursuit en 2 par un début de renoncement « ...la politique de l’Union...respecte les obligation du traité de l’Atlantique Nord pour certains Etats membres qui considèrent que leur défense est organisée dans le cadre de l’OTAN ... » et s’achève en 4 par l’alignement pur et simple « ...l’OTAN reste, pour les Etats qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre. ») Je rappelle que le commandant en chef de l’OTAN est toujours un général américain et qu’ils ont même refusé des commandements régionaux, par ex. en méditerranée. La pratique accompagne cette théorie de subordination de l’Europe. Les Européens ont conçu le projet d’un sonde spatiale, Galileo. Les Etats-Unis ont d’abord fait de fortes pressions pour qu’ils renoncent purement et simplement. En définitive, ils ont obtenu que Galileo soit amputée de toute dimension d’observation militaire, laissant les Européens dans la dépendance technologique et le bon vouloir de l’Oncle Sam.

Quelques mots sur l’économie.

La mention d’ « économie sociale de marché hautement compétitive » n’est pas définie. Elle se laisse entendre dans l’économie générale du texte et par les connotations qu’elle véhicule. Aristote, déjà, distinguait l’économie pour satisfaire des besoins de la chrématistique pour accumuler des richesses par la circulation monétaire. Rappelons au passage de l’appellation d’ESM est due à l’Allemand Alfred Müller-Armack, collaborateur de l’ancien chancelier démocrate-chrétien Ludwig Erhard. Notons aussi que le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder est en trin de démanteler cet Etat social allemand en s’attaquant aux trois pilier de l’assurance chômage, de l’assurance maladie et des retraites, en s’inspirant du modèle de Blair qui fait rêver Jean-Pierre Raffarin.. Plus fondamentalement, « Economie de marché » ne veut rien dire. C’est un slogan, pas un concept. Je renvoie les curieux à l’excellent petit livre de J.-K Galbraith, Les mensonges de l’économie . Galbraith note que le marché a été inventé avec la monnaie par les Lydiens, au VIIIème siècle avant J.C et qu’il faut appeler le capitalisme par son nom. « Capitalisme de marché » si l’on veut, pour parler comme Henry Kissinger et Pascal Lamy . Ce n’est pas une question de mot mais de contenu.

Le marché suggère une relation équilibrée entre un acheteur et un vendeur, initialement deux producteurs. En réalité, la révolution marchande du XIIème siècle est l’intercession d’un « troisième homme » (Braudel), le marchand, puis celle du marchand au loin que Braudel nommes négociant, qui est le premier capitaliste. La seconde révolution sera celle du capitalisme industriel, débouchant sur l’impérialisme ( = « le fonctionnement et le développement d’un capitalisme national à l’échelle mondial ») et le capitalisme financier d’aujourd’hui.

Le capitalisme financier a démultiplié l’emprise du capital sur les salariés autant que sur les consommateurs. Parlons à la rigueur d’économie de marchands, voire de société de marketing. Ce capitalisme de casino est affranchi des obligations paternalistes de papa. Il est libre de choisir le lieu de la planète lui permettant d’atteindre son niveau de taux de rentabilité maximum, 15% et plus. Au-dessous, c’est pas intéressant, et tant pis pour les salariés.

L’entrée en vigueur du marché unique européen aurait dû avoir pour contrepartie à la liberté de circulation des capitaux (« libre circulation des personnes, des services, des marchandises et des capitaux » I.4.1) une fiscalité harmonisée. Sinon, les capitaux étant plus mobiles et plus puissants que les habitants et les travailleurs, c’est l’architecture sociale nationale et européenne qui s’en trouve déséquilibrée. L’article III.156 (partie III) du TECE ne manque pas de rappeler « les restrictions tant aux mouvements de capitaux (...) sont interdites. » Les capitaux ne circulent pas tout seuls. La liberté est celle des capitalistes de mettre sur la paille les salariés si la rentabilité des capitaux leur semble l’exiger.

La politique monétaire de l’UE est adossée à cette liberté des capitaux. La gestion de la monnaie s’accommode du flottement généralisé des monnaies. Indépendante de tout pouvoir politique (cad démocratique), la BCE est tributaire de la gestion privée des capitaux. L’article I-30 stipule que « l’objectif principal du SEBC est la stabilité des prix. » Pas question de se donner les moyens de relancer l’emploi, fût-ce par un peu d’inflation. Les autorités monétaires doivent rendre des comptes aux peuples dont ils gèrent les biens, dans l’Europe actuelle, ils rendent des compte aux marchés. (Fitoussi parle de « despotisme éclairé ») .

Au plan budgétaire, le pacte de stabilité participe de ce conformisme financier. Comment ? Première affirmation (I.53.2) : « Le budget doit être équilibré en recettes et en dépenses. » Au nom de quoi ? Voici plus de soixante-dix ans que Keynes a démontré, en théorie et en pratique, qu’un budget déficitaire pouvait relancer l’économie et par suite retrouver l’équilibre et l’excédent. Entre-temps, Hayek et l’école monétariste de Chicago ont fait des émules. Mais les EU font du déficit budgétaire permanent, tant qu’ils peuvent. Comme les capitaux sont libres et la fiscalité variable selon les pays, il est bien difficile d’avoir des budgets ambitieux, donc des services publics performants, donc des enseignants, des juges, des policiers, des infirmiers, des médecins de qualité et bien payés. Les politiques sociales sont laminées dans les deux branches du ciseau, le ciseau budgétaire et le ciseau monétaire.

CONCLUSION

Le traité constitutionnel semble, comme l’enfer, pavé de bonnes intentions assaisonnées d’orientations et mesures concrètes inacceptables. Il dilue les peuples dans le « marché mondial » et dans l’Euramérique.

Elles demandent aux peuples et à leur représentants de renoncer à leurs droits, à leurs aspirations. Ils le feront peut-être. La servitude volontaire est douce et paresseuse. La Fontaine nous en instruit avec la fable du chien et du loup. Rousseau nous en avertissait : « Le repos et la liberté sont incompatibles : il faut opter. » Il faudrait demander au peuple d’arbitrer entre ses intérêts de consommateur, entre ses intérêt de citoyen, de consommateur, de producteur. Tout à un coût et prix. « Déficit démocratique » entend-on parfois. Non ! coup d’Etat juridique, opéré en plusieurs phases. Un aspect seulement : approuvez le traité constitutionnel car il est meilleur que le traité de Nice. Le traité de Nice à été voulu par Chirac et Jospin. Il n’est pas bon mais il n’a pas la prétention d’être une Constitution ! Le texte actuel est meilleur sur certains points, pire sur d’autres mais surtout il n’est pas révisable aussi simplement qu’un simple traité. Gardons le, ce bébé d’Aznar, Jospin, Blair, Schröder et Berlusconi ! On vit avec depuis des années, non ?

A la question posée par les organisateurs de cette soirée, je réponds : oui, la laïcité tel que Pena-Ruiz et moi l’entendons est un projet humaniste souhaitable pour l’Europe. A la question subsidiaire de savoir si le TECE répond aux critères de liberté des citoyens et des peuples, je pense vous avoir démontré que non.

Bibliographie et sites

Allais (Maurice), Nouveaux combats pour l’Europe - 1995-2002, Clément Juglar Andrau (René), Dieu, l’Europe et les politiques, Paris, Bruno Leprince Beaud (Michel), Le basculement du monde, La découverte Le système national-mondial hiérarchisé, AGALMA-la découverte Histoire du capitalisme de 1500 à 2000 , points, le Seuil. Cordellier (Serge) (dir.), La mondialisation au-delà des mythes, La découverte. Fabius (Laurent), Une certaine idée de l’Europe, Plon, 2004. Galice (Gabriel), Du Peuple-nation, Lyon, Mario Mella, 2002 Garigou (Alain), Les élites contre la République, la découverte Gombeaud (Jean-Louis), Guerre dans le marché, Economica, 2003. Henochsberg (Michel), la Place du marché, Denoël, 2001. Jennar (Raoul Marc), Europe, la trahison des élites, Fayard, 2004. Pena-Ruiz (Henri), Qu’est-ce que laïcité ?, folio actuel Polanyi (Karl), La grande transformation, Gallimard, 1983 Rocard (Michel), Le marché commun contre l’Europe, Seuil. 1973. Stiglitz (Joseph E), Quand le capitalisme perd la tête, Fayard, 2003 Villain-Gandossi (Christiane) (dir.), L’Europe à la recherche de son identité, Editions du CTHS, 2002.

http://www.urfig.org/francais.htm
http://www.inegalites.fr/ http://louis.chauvel.free.fr

La langue de marché du professeur Monti

Le Figaro ouvre ses colonnes à de « grandes signatures internationales ». En date du 12 mai 2006, Mario Monti apporte sa contribution dans un article au titre cinglant : « Oui, la France peut guérir de sa phobie antilibérale »

D’emblée, le diagnostic est clair : le marché, c’est la santé, sa critique une maladie. Devenu président de l’Université Bocconi, la grande école privée de commerce milanaise, l’ancien commissaire européen poursuit opiniâtrement sa croisade marchande. Sondage aidant, il nous explique que l’opinion publique française est la plus hostile à l’idée que « le système de libre entreprise et d’économie de marché est le meilleur pour l’avenir. » Seuls 36% de nos compatriotes souscrivent à cette assertion, contre 43% de Russes, 59% d’Italiens, 71% d’Etatsuniens et 74% de Chinois. Le fait appelle plusieurs questions de méthode. Les travaux de Noam Chomsky et de quelques autres nous en apprennent long sur la fabrication de l’opinion publique, dont Bourdieu considérait qu’elle n’existait pas, à parler rigoureusement. A supposer que quelque chose émane en réponse à cette question posée en des langues différentes, il est permis de faire l’hypothèse que les Chinois et les Français entendent la question différemment, au vu de leur histoire respective. Mais, en tentant de se placer dans une perspective scientifique s’affranchissant de toute « opinion », il convient de dire que cette question est idéologiquement utile mais proprement stupide. Il existe autant de marchés que de pays, de produits et de services. Le marché des armes n’est ni celui des matières premières, ni celui des capitaux, ni celui des primeurs. La « libre entreprise » n’est pas la même en Chine, aux Etats-Unis, au Nigéria ou au Japon. Quiconque a une légère idée de l’histoire de la pensée et des faits économiques sait que l’économie de marché est irréductible à l’économie marchande simple autant qu’au capitalisme de marché (expression utilisée à bon escient par Henry Kissinger et Pascal Lamy) Au surplus, comme ses compères, Monti confond libéralisme politique et libéralisme économique (Denis Collin parle, à l’italienne, de « libérisme » pour désigner ce dernier [1] )

En appeler aux mânes de Ludwig Erhard (l’expression « Soziale Marktwirtschaft » est de son collaborateur Alfred Müller-Armack) revient à sortir la notion de son contexte historique et social pour en faire un slogan, quoi que l’on pense, par ailleurs, de la notion. L’ordo-libéralisme a une longue histoire et le néo-libéralisme actuel n’est que l’un de ses avatars. L’économie sociale de marché allemande des années cinquante composait avec l’adversaire communiste et avec de puissants syndicats. Le modèle anglo-saxon n’est certes pas celui des années Wilson au Royaume-Uni. C’est le modèle Reagan-Thatcher expérimenté par Pinochet, grandeur nature, au Chili, dans le sang. La même année, en 1973, le remplacement du système monétaire de parités monétaires fixes par le système des changes flottants a alimenté les spéculations sur les marchés monétaires et financiers. Le Traité de Rome en appelait à un contexte d’inégalités restreintes, de banques centrales nationales, de mobilité sociale relative mais réelle. Le professeur Monti nous offre pour références Angela Merkel et Laurence Parisot, la patronne du MEDEF qui proteste contre la création de postes d’inspecteurs du travail, tant il est vrai que le marché du travail doit être géré par les seuls détenteurs de capitaux à rentabiliser au mieux, selon « la libre entreprise et l’économie de marché ».

N’allons pas reprocher à Mario Monti de ne pas avoir lu Fernand Braudel distinguant le marché du capitalisme : il a mieux à faire. Celles et ceux qui veulent éviter de prendre les vessies du capitalisme pour les lanternes du marché peuvent lire avec profit le livre de Keith Dixon : Les évangélistes du marché (raisons d’agir, 1998). Quant à moi, tout disposé à écouter des voix transalpines, je préfère à tout prendre au slogan de Monti le mot de Cavour : « L’économie politique est la science de l’amour de la patrie. ».

[1]

Denis Collin, Revive la République, Armand Colin, 2005, p.74.

Le NON du souverain

Wäre es da nicht doch einfacher, die Regierung löste das Volk auf und wählte ein anderes ?

Bertolt Brecht, Die Lösung


« Ne serait-il pas tout bonnement plus simple que le gouvernement dissolve le peuple et en élise un autre ? », poème La solution, composé après l’insurrection populaire de 1953 à Berlin-Est. Le jeu de mots est plus net en allemand entre dissoudre (auflösen) et solution (Lösung).

En dépit d’une propagande intensive, souvent grossière, parfois insidieuse, le peuple français a répondu massivement NON à la question soumise à référendum par le Président de la République : « Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe ? » Trois jours après, le peuple néerlandais récusait lui aussi, massivement, le projet. Au souverain mépris que l’oligarchie européenne affiche à l’égard des peuples tenus pour de vulgaires populaces dévoyées par des populistes, les peuples de France et des Pays-Bas - élites comprises - opposèrent leur NON. C’est le début d’un renouveau. Même si le Premier ministre britannique fuit courageusement le verdict populaire en ajournant le référendum initialement prévu.

Les partisans du NON n’auront certes pas tous lu l’intégralité de l’illisible texte. Ceux du OUI moins encore, y compris parmi les parlementaires qui l’ont approuvé d’enthousiasme. Mais tous auront entendu l’essentiel des échanges entre dirigeants politiques, porte-parole, intellectuels et autres. Beaucoup auront pris part aux échanges de courriers électroniques court-circuitant les éditoriaux bien-pensants du parti unique UDMPS, de ses journaux, de ses médias publics et privés. Tous ont entendu les généralités favorables au OUI et les commentaires et citations précis du NON. Notre post-démocratie globalitaire n’étant pas totalitaire, il lui fallait faire la part du feu, inviter des contestataires irrépressibles et irrépréhensibles. Les systèmes les mieux rôdés ont leurs failles. Le peuple français s’est approprié le texte du TECE, il en a débattu, il l’a confronté à sa vie quotidienne, face à des oligarchies arrogantes qui, prétendant à l’appellation d’élites, avouaient, comme Jacques Chirac devant un échantillon de jeunes électeurs, « ne pas comprendre. »

Les sociétés européennes traversent une grave crise politique dont les dirigeants (qui, préoccupés de garder ou de reconquérir leurs places de « pouvoir », dirigent de moins en moins) n’ont pas pris la mesure, ni à droite ni à gauche. Les élites se sont oligarchisées, coupées du peuple qu’elles méprisent et négligent. Leurs concepts clés sont le marché, la subsidiarité, la gouvernance. Dans la société travaillent des forces et des idées nouvelles, se constituent, par Internet et dans des assemblées locales, de nouvelles connections entre des élites (nouveaux « intellectuels organiques ») et le peuple.